Costauds des hautains

 

 

A propos de nombreux réglements d'une dette, le vin servait de monnaie d'acquittement. S'agissait-il de régler des salaires : du vin, des commissions et gratifications en tous genres : du vin, le séjour des gens de guerre : du vin.

 

Un dicton faisait alors fureur à Vic-en-Bigorre : "Le bon vin tue le chagrin ; pour vivre content il faut en boire souvent". Ça date un peu, c'est vrai, mais dans le cabaret pour le passage d'hôtes, qui fut inauguré en juin 1507, on l'entendait souvent. Dire que le vin du vignoble vicquois était bon, cela pourrait se discuter, mais il était abondant… en année normale.

 

Les ceps de vigne à la tige haute ou hautains étaient plantés dans les vergers et s'appuyaient sans vergogne sur les branches des pommiers ou des cerisiers voisins. La hauteur du tronc arrivait à hauteur de nez d'homme si bien que les arbres et les vignes de vergers étaient coupés et ébranchés en même temps. Les sarments qu'on laissait aux vignes étaient attachés par les bouts, d'un arbre à l'autre, et, tendus en l'air, ils se chargeaient de raisins en abondance.

 

La terre du verger était cultivée comme les champs avec la charrue conduite par les seuls chevaux ou ânes car les bœufs étaient trop ramurés pour sillonner sans dégâts. On y semait du millet ou des fèves car les autres grains nuisaient à la vigne.

 

 

 

Les vignerons qui officiaient dans les hautains de la plaine de Vic-en-Bigorre, étaient revêtus, en hiver, d'un costume particulier : une longue camisole blanche ou bleue, boutonnée au col et aux poignets, serrée à la taille par une ceinture en cuir soutenant sur le derrière une petite peau de mouton et le crochet en fer où se fixait la serpette. Sur le devant, un étui en bois ou fait d'une corne dans lequel se plaçait le sécateur. De gros sabots chaudement fourrés de paille, des guêtres boutonnées jusqu'au genou, par-dessus le pantalon de bure, complétaient ce vêtement avec le béret ou la culotte tricotée pour coiffure.

 

Pendant les grands froids, le vigneron passait par dessus la camisole un grand tablier en peau de mouton qui tombait au-dessous des genoux et, sur le dos, une autre peau tombant jusqu’aux mollets. Ils n'oubliaient pas le crabo à trois pieds qui leur permettaient d'atteindre les hautes branches, le faisceau d'osier rouge ou jaune préparé avec soin, la veille au soir, à la clarté incertaine d'une chandelle de résine, le bissac en toile blanche en bandoulière et le barillet se balançant au bout d'un bâton pour le réconfort.

 

Le soir, au retour, l'allure alerte du matin était alourdie par le poids d'un énorme fagot de bois. Costauds, ces vignerons...

 

 

Le ban des vendanges était publié à son de trompe par le valet de Ville qui divisait le travail en petites et grandes vendanges.

 

Les premières avaient lieu entre le 16 et le 21 octobre sur les vignes basses, pendant deux ou trois jours. Les grandes débutaient deux jours après. On payait quelques sols ceux qui travaillaient au pressoir et six liards ceux qui recueillaient le raisin et fournissaient la nourriture composée de soupe, haricots, fèves, mouton, fromage et un pain de blé grossier chargé de vesces.

 

Un malotru était qualifié de pain de vendange ou "pa de brenho". Dès le matin, sur des chars portant d'immenses cuves, se pressent les ouvriers de tous âges criant, jurant, s'interpellant à qui mieux mieux.

 

Les hautains, clos habituellement d'impénétrables haies, sont ouverts ces jours-là aux bandes joyeuses et bruyantes pendant qu'en Ville retentissent les coups de maillet des tonneliers rajustant la futaille.

 

Le vin ruisselle dans les pressoirs, jaillit sous les pieds des "troulhayres" qui plongent jusqu'aux genoux dans le divin liquide. L'odeur qui se dégage est d'un puissant réconfort.

 

Le va et vient des chars aux cuves débordantes de grappes continuera jusque tard sur les routes vicquoises ombragées de noyers.

 

 

Le 5 décembre 1733, les États de Bigorre se plaignent des jaugeurs de la ville de Vic-en-Bigorre "dont les gens de la montagne assurent que les jauges ne sont pas fidèles, ni même uniformes, ce qui leur donne lieu de frauder de leur côté pour user de compensation". Diable, des vicquois fraudeurs !

 

Les montagnards apportaient de la chaux, ardoise, bois de construction et marbre qu'ils échangeaient contre du vin et de l'eau-de-vie. Celle-ci étaient fabriquée par deux ou trois fabriques dont les roues étaient actionnées par l'eau du canal de la ville pour "laver les jambes aux chevaux". Curieux motif, non ?

 

Toujours est-il que le commerce était florissant avec les montagnes du Béarn, Navarre, jusqu'à Oloron et que les tonneliers de la Ville devaient être suffisamment nombreux pour que l'on généralisât l'épithète de truco-barriou-frappe-barillet.

 

Le terrier de 1631 est témoin que le territoire vicquois était couvert de vignes. Aussi, le jour de la fête de Saint-Martin, patron de la commune, les vignerons pieux attachaient à la main droite de la statue du saint Évêque, placée dans une niche surmontant le porche de l'église paroissiale, une grappe de raisin, ainsi qu'à la statue en ronde-bosse qui décore le maître autel.

 

Textes Claude Larronde - Dessins Dominique Eyheramendy (Eyde)

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