Grapillages à Montaner

 

 

Suzanne Lafeuille nous a quittés le 28 juin 2004. Lors de nos rencontres, j'avais toujours plaisir à commenter ses recherches sur l'histoire régionale. Les dernières ont été pour Montaner, village Bigourdan jusqu'à la fin du XIe siècle (1090). Au mois d'août 2003, elle m'offrait, avec dédicace, son dernier né "Grapillages en Béarn - De Centulle au Vert Galant (840 à 1610)". Je rends hommage à son courage et à son travail minutieux et patient. J'ai remis son manuscrit à la Médiathèque intercommunale Adour-Madiran de Vic-en-Bigorre car tel était le souhait de la famille exprimé par sa fille Marie-Claire Guillot. Ces grappillages devraient intéresser chercheurs et curieux. Aujourd'hui, j'ai retenu l'origine de Montaner. "Les seigneurs, futurs occupants de Montaner, étaient pairs à la cour du Prince de Gascogne. Montaner était en Bigorre. Vers 840, Aner 1er s’établit à l’emplacement du château actuel. C’est lui qui donna son nom à cette terre : le Mont Aner puis Montaner. La seigneurie fut érigée en vicomté. Au Xe siècle, Otto ou Otton Dat, qui fonda la très célèbre abbaye de Larreule, succéda à Aner. Après lui, il y eut Guillaume Odon, Bernard, Odon, Arnaud Aner, mort sans héritier. La vicomté, faute d’être réclamée par la branche collatérale, échut à Talèse, fille de Sance, seigneur aragonais, et proche parente d’Arnaud Aner. En 1090, Talèse épousa Gaston IV, dit le Croisé. Par ce mariage, le Montanérès fut rattaché au Béarn". Quelques précisions sur le village d'alors : La charte de 1281 octroyait aux colons (poublans en Béarnais) dont le nombre était fixé à cent, des places, des terres et costes. Les poublans devaient le paiement d’un fief annuel de 500 sols Morlaàs, assurer l’entretien des fossés et palissades de la fourtalesse du Casteg (ville et château). Cette ville neuve (villenave) était située à proximité du château, en un emplacement encore désigné sur le plan cadastral de 1836 du nom de ville-neuve.

 

Suzanne Lafeuille - cliché Marie-Claire Guillot

 

Elle poursuit : "Il faut donc imaginer que l'ancien bourg de Montaner se développa davantage vers le Nord et qu’une bonne partie fut amputée lors de la modification du château au XIVe siècle. À cette époque, la communauté ne comprenait que 86 feux. La population ne cessa de décroître et, en 1549, il n’y avait plus que 54 foyers à Montaner dont bien peu se trouvaient encore dans l’enceinte. On ne comptait plus en 1671 que 4 maisons et 2 seulement ensuite". Les « arrius plaiats et barats », fossés de fortification mentionnés dans la charte de 1281, ont subsisté en partie ainsi que les palissades qui devaient les surmonter comme l’imposait la coutume de Morlaàs. Ils furent remplacés par une enceinte maçonnée partiellement visible à l’ouest. À quelques mètres en contrebas, était construite en brique la fontaine du village. Après la mort de Gaston VII de Moncade, le 26 avril 1290, Marguerite, sa fille, qui avait épousé Bernard Roger Comte de Foix, confirma en sa qualité de souverain du Béarn l’affranchissement et les privilèges du For de Morlaàs accordés par son père aux habitants de Montaner. Gaston de Foix, vicomte de Béarn, désirait connaître la manière dont Montaner avait été affranchi et quelle redevance avait été payée à ses prédécesseurs ; il se fit présenter la charte d’affranchissement. Après avoir pris connaissance de ce titre ainsi que la concession de terre faite par la vicomtesse Constance, autre fille de Gaston de Moncade, il reconnut que les habitants de Montaner payaient 555 sols Morlaàs 5 deniers pour les 70 arpents de terre que Constance, vicomtesse de Marsan, leur avait affiévés pendant le temps qu’elle possédait Montaner. Il remarqua que le nombre de 100 colons était très dépassé et que le surplus profitait des avantages du For de Morlaàs et s’était approprié des terres prises sur la lande. Toutefois, il ratifia dans des lettres datées d’Orthez, en 1326, toutes les concessions faites par Gaston de Moncade et de la vicomtesse Constance.

 

Castrum de Montaner au XIe siècle

 

Elle décrit le château de Montaner. Au cours du XIe siècle, la pierre remplaça le bois, ce fut l’époque des châteaux forts. Lorsque Gaston Fébus devint Prince de Béarn, le château était bien vieux et en mauvais état. Il le fit reconstruire de 1373 à 1383. Il souhaita une grande tour au midi. Le 25 novembre 1375, en présence de Sicard de Lordat, le maître d’œuvre du château, deux tuiliers du pays de Foix, P. de Terré de Montesquiou et Blaise d’Andoins de Mazères s’engagèrent à fournir 100000 briques par an. Cette dernière était plus facile à travailler que la pierre et l’on pouvait installer des fours sur place pour cuire la terre des trois « teulères » du village. Une tuilerie était près de la maison Lanticq, l'autre près de la maison Bidot. Le 3 décembre 1379, le gros œuvre étant suffisamment avancé, Gaston Fébus passa un contrat avec les « cagots » du Béarn, réunis à l’église de Pau. Ils s’engagèrent à transporter, avant la Toussaint 1380, toutes les pièces de bois utiles, taillées, prêtes à poser et à les mettre en place avec leurs ferrures. Mais, jusqu’en 1386, les cagots continuèrent à travailler au château à différents ouvrages. À la mort de Fébus, en 1391, les travaux restèrent inachevés et dans le grand projet d’état pyrénéen, la forteresse perdit son importance stratégique. À partir de ce moment, ce furent des capitaines qui gardèrent le château pour les Vicomtes et cela jusqu’au XVIIe siècle. L'architecture du château était la suivante : 78 m de diamètre, cour de 5000 m2 et 22000 m2 occupés par la fortification centrale. Avec les défenses extérieures, la forteresse s'étendait sur 5 à 6 ha. Les fossés étaient larges de 14 m pour 7 m de profondeur. Quant à la tour, la plus haute au sud-ouest, elle s’élevait à 40 m de hauteur pour 13,70 m de côté. Les murs, de 3 m d’épaisseur à la base allaient en s’amenuisant pour arriver à 2,85 m à partir des étages.

 

Château-fort de Montaner XIIe - XIVe siècle

 

Elle détaille les différentes structures du château ainsi que les réparations principales. Le donjon était une tour-porte redoutable avec sa porte extérieure munie de herse et vantaux de bois, précédée d’un pont dont la partie fixe reposait sur la contre-escarpe. La partie mobile était un pont à bascule avec dégagement prévu dans une fosse aménagée à l’avant de la tour. La salle du rez-de-chaussée formait un porche qui défendait un « assommoir » percé dans la voûte. On accédait aux étages par le chemin de ronde. On montait dans la tour par un escalier de pierre en colimaçon. On pénétrait dans l’intérieur avec des échelles et par une ouverture côté est. Un escalier construit sur un arc-boutant conduisait au rempart et de là, à une baie qui servait de porte pour entrer au donjon. Dans l’intérieur de la tour étaient aménagés des appartements pour le Comte. Adossé contre les remparts le corps de logis avec les chambres pour la garnison. Au milieu de la cour, un puits de 19 mètres de profondeur et de 2,08 m de diamètre avec un bel appareillage de pierre qui témoigne aujourd’hui encore de l’habileté des artisans du Moyen-Age. Le donjon possède 10 meurtrières au nord et 9 à l’est. Ce château était un bel exemple complexe, mariant à la fois la forteresse à la résidence princière. Dès 1564, des travaux furent exécutés sous la direction du capitaine Flagéol, ingénieur, et par Arnaud Bidot de Montaner, entrepreneur. Du 10 janvier 1569, 6 maçons, 22 charpentiers aidés de 21 manœuvres travaillèrent au château. Il y avait alors une garnison de 30 soldats. En 1577, on décida de « murailher la faulce porte du chateau ». En avril 1580, Jérôme de Vize qui avait succédé au capitaine Flagéol, ordonna des réparations du pont-levis, du sol du moulin, des portes. En 1610, on répara une tour dite « la cousine deu comte » (cuisine du Comte) dont la voûte n’était plus protégée par une charpente et couvert d’ardoises. Tour de guet en haut du donjon.

 

Le château-fort de Montaner bâti par Gaston Fébus

 

Elle poursuit le récit sur les étapes de réparations du château et les faits historiques à Montaner. En 1621, d’Epernon fit détruire les bâtiments intérieurs. En 1641, Henri de Montesquiou d’Artagnan obtint la concession du château et s’engagea à faire des réparations ; il ne détruisit pas les remparts et ne combla pas les fossés comme on le lui avait demandé. Après l’intervention du Parlement de Navarre, les remparts restèrent debout. La période la plus catastrophique de l’histoire du château de Montaner fut celle de Duplessy. Le donjon fut classé monument historique en 1850. En 1856, on démolit au rez-de-chaussée la maçonnerie obstruant la porte sud. On établit un plancher, on combla le fossé extérieur et on perça une baie au nord. On refit la plate-forme en 1879. Entre 1905 et 1910, l’escalier fut réparé. En 1920, furent réparés l’escalier endommagé par la foudre et l’escalier à vis. La couverture et la charpente furent restaurées entre 1928 et 1931. On s’occupa de l’enceinte en 1971 et de la maçonnerie du donjon 4 ans plus tard. Quelques faits historiques : Ce fut un des lieux désignés pour la réunion de « la cour majour », tribunal souverain du pays en 1250. Pétronille, Comtesse de Bigorre, fit son testament dans le château le 1er janvier 1344, Eléonore et son fils Gaston III dit Fébus, arrivèrent au château pour recevoir le serment des notables de Montaner ainsi que des nobles et jurats du Montanérès. Le 5 juillet 1393, Mathieu de Castelbon prêta serment, jurant de conserver les lois et privilèges du pays. Le 12 septembre, ce fut au tour des habitants de Montaner de prêter serment. En 1483, le seigneur de Gerderest, accusé d’avoir voulu empoisonner la régente Madeleine et la jeune reine Catherine, fut condamné à mort. Il fut exécuté au château de Montaner. Sous Henri de Montesquiou d’Artagnan (1642), la grande tour fut transformée en prison.

 

L'Église et le Château

 

Elle décrit les seigneurs et capitaines ayant occupé le château de Montaner. Après le dernier des Dat, Arnaud Aner, le commandement du château fut donné à des seigneurs ou des capitaines issus ordinairement de familles nobles du pays. Parmi ces châtelains, ceux du XIIe siècle sont inconnus.  Au XIIIe, Loup de Bordeu (Gaston VII lui confia alors le château). Au XIVe, restauration du vieux château et construction de la grande tour par Fébus. Confié à Bertrand de Navailles par Isabelle et Archambaud de Grailly. Pendant presque tout le XVe siècle, ce fut cette famille qui conserva le commandement. Le 5 avril 1483, Jeannot de Navailles est remplacé par Bertrand de Durban qui reçoit le château de Catherine, reine de Navarre. En 1551, Henri II d’Albret confia ce poste à la famille de Nays en témoignage d’estime et récompenser la bravoure. En 1564, Jean de Durbal remplace Samson de Nays. En 1569, Samson de Nays est renvoyé une nouvelle fois à Montaner ; il fut mal reçu par la population qui n’approuvait pas les projets de réforme de Jeanne d’Albret. Le vicomte Terride occupa le château et Montgomery le redonna à Jeanne d’Albret qui y nomma un capitaine huguenot nommé Laborde. En 1580, la guerre reprit entre protestant et catholiques. La garnison de Montaner fut renforcée. En 1585, le capitaine de Nays accusé de malversations et détournement de grains destinés au château sera reconnu innocent. En 1584, il avait obtenu du futur roi Henri IV des lettres de survivances en faveur de son fils Jean. En 1605, Jean de Nays succède à son père Samson. En 1612, à la mort de Jean, son fils Paul de Nays reçoit le commandement du château en récompense de sa bravoure. En 1613, le capitaine a pour successeur le seigneur de Vauzé.

 

 

Elle poursuit la description des châtelains de Montaner. En 1621, les protestants du Béarn se dressent contre l’autorité du Roi en matière de religion. Les rebelles se réfugient au château de Montaner. Siège de la forteresse par Miossens et Montespan, sous les ordres du duc d’Epernon, lui-même condamné par Louis XIII. Par ordre royal, les logements, les casernements furent rasés jusqu’au sol. Les deux tours et les remparts échappèrent à la destruction. En 1627, Henri de Montesquiou d’Artagnan, seigneur de Tarasteix, fut nommé gouverneur du château ou du moins ce qu’il en restait. Le 25 avril 1630, Henri de Montesquiou prit possession de son titre avec 135 livres de gages. En 1641, il avait demandé au Roi la concession du château et de ses dépendances. En 1642, on lui accorda la concession, sauf le droit de rendre justice et il dut faire des réparations, démolir les fortifications, combler les fossés et rendre hommage au Roi. Opposition faite du Parlement de Navarre qui demanda à ce que la tour soit conservée et qu’on en fit une prison. Le 11 novembre 1645, nouvel arrêt par lequel Montesquiou d’Artagnan dut entretenir la tour et payer la geôlier. Il respecta ses condition excepté pour la démolition des remparts et le comblement des fossés. En 1648, à sa mort, la concession du château revint à sa femme Jeanne de Gassion, puis à Antoine de Montesquiou (3e fils d’Henri). Jean-Paul de Montesquiou est mort en 1775 sans descendance. En 1775, la concession échoit au sieur Castetnau d’Orleix. En 1781, le sieur Peyremale habitant de Montaner propose au sieur de Castetnau de lui acheter le château mais ce dernier refuse indiquant qu’il n’est pas propriétaire des lieux.

 

Tour de Montaner

 

Suzanne Lafeuille décrit les seigneurs et capitaines ayant occupé le château de Montaner. Le 10 mars 1803, Paul Isidore de Castetnau, fils du précédent, ne s’embarrasse pas des mêmes scrupules et vend le château qui ne lui appartient pas à Duplessy pour la somme de 1800 F ; ce dernier, entrepreneur à Montaner, commença à démolir le château pour en vendre les matériaux. Le 14 mai 1810, révolté par le saccage, le Conseil Municipal de Montaner adressa au Préfet un procès-verbal des démolitions, insistant sur l’irrégularité de la vente et les destructions abusives. Les appels furent renouvelés au cours des années, mais en vain. Au château, la petite tour, la colonne du moulin, les créneaux et une partie des remparts disparurent sous les coups de pioche des démolisseurs. Le 17 février 1821, Duplessy est enfin assigné en justice, ce qui ne l’empêcha pas de continuer son travail de démantèlement. Ce n’est qu’en 1832, suite à une mise en demeure menaçante de la justice que Duplessy stoppera son détestable travail. En 1850, le Conseil général du département des Basses-Pyrénées rachète les ruines du château ; en 1854, il achète également un terrain contournant le mur d’enceinte. Redevance inconnue à 17 m 20 et un chemin d’accès dans l’axe du donjon. Le tout devient propriété départementale. En 1970, une convention est signée entre le département et l’association « Pierres et vestiges » ; cette dernière est autorisée à entreprendre des travaux de sauvegarde du site. En 1974, une nouvelle convention est signée entre le département et cette même association devenue indépendante, en janvier 1974 (JO N° 40 du 15/12/1974). Merci pour votre récit Suzanne Lafeuille. Ses dernières pensées ont été pour Montaner, son cher village Bigourdan.

 

Textes d'accompagnement Claude Larronde - Illustrations et textes Suzanne Lafeuille

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© Claude Larronde